Pluie

La pluie tombe sans arrêt sur cette vitre sur laquelle je m’appuie. Une goutte, une autre, puis une autre, encore une ! Elles tombent et s’écrasent magistralement sur cette fenêtre. Encore une et je tombe dans une transe. Ça y est, je ne sais plus où je suis. Je lève les yeux, ouvre pour laisser la fumée sortir. Regarde autour de moi. Au loin d’autres bâtiments, avant, des arbres, partout l’eau. Les gouttes tombent maintenant sur mon visage, qui semble apprécier. J’aspire à une vie humide, et sans concession, une vie liquide.

Je pose mes coudes sur la rambarde du petit balcon, inspire une bonne fois, l’air glacial entre en moi, me terrorise les poumons, tandis que la fumée de sa cigarette pénètre mes pores à la recherche de la plus petite trace de vie, prête à tout écraser pour s’imposer. Je la laisse s’insérer, et gentiment, détruire, exterminer tout espoir en moi de survivre. Je la laisse faire, la pluie s’écrase toujours sur mon front et mes joues, mes yeux s’ouvrent à nouveau sous les larmes du ciel, je vois.

Elle est partout, dans les feuilles de l’arbre, dans les veines pierreuses des immeubles, dans les copeaux des barrières, dans les neutrons des fils électriques. Cette humidité qui entre en toute chose, qui impose son rythme endiablé. Je la vois courir le long de sa main qui tient la cigarette. L’eau cherche à me faire comprendre quelque chose. Je souffle, expirant l’air impur que me transmet ma compagne, qui se pose elle aussi sur le fer gelé de la grille. Un nuage grisé s’envole, et quelques particules s’attardent vers moi. Je les vois tourner, voler, elles préparent une nouvelle attaque. Puis elles entrent à nouveau en moi, telles les gouttes, elles cherchent à s’immiscer dans ma cadence sanguine et respiratoire. Elles cherchent toutes à toucher ce qui me tient en vie. Encore une, plus grosse que les autres, s’abat sur ma nuque. J’ai froid et je tremble. Et ça les fait rire.

Plus nombreuses, plus fortes, plus sinueuses, plus … mortes. La vie elles viennent prendre. Comme disait mon père, elles sont innommables, elles sont légion. Je me dégage le liquide d’un revers de la main, puis la pose paume vers les cieux, et apprends à contenir le fléau. Ainsi, on peut densifier, donner la forme que l’on veut à ces démons. Je tourne la tête, ses yeux noisette se posent sur moi. Elle sourit et tire une bouffée de son démon à elle. La fumée grise s’envole loin et je repose mon regard sur la lune qu’on voit à travers les nuages humides, procréateurs des gouttes qui me mettent en esclavage. Ils sont épais, imposants, je me sens déjà perdant. Je ferme les yeux, à nouveau. Il n’y a rien que je puisse faire contre le sang qui se glace dans mes veines sous les assauts répétitifs des larmoyantes eaux.

Je lève les paupières dans un sursaut pour survivre, je vois un tissu blanc voler, des atomes rouges et oranges, encore flamboyants, accompagnent le déchet, tandis qu’un dernier nuage blanc vient surveiller le deuil de ce moment. Les bras à ma droite se détachent lentement de la barre froide de la rambarde, et je me vois seul, les gouttes tombant encore et encore, telles des lames acérées, cherchant à percer le blindage de mon cœur. Alors je recule et je referme les fenêtres de ma vie. Enfin, les gouttes s’écrasent à nouveau sur le verre dur et chaud de ma conscience. Je ferme les yeux, et la chaleur m’envahit, une fois encore. Pourtant, je rêve d’une vie libre comme la mort, j’aspire à une vie humide, et sans concession, une vie liquide.

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