Désolation Funèbre

Il le regarde du haut du monticule où il s’est arrêté. Des formes arrondies sous ses pieds sort une odeur cadavérique, et c’est bien logique. Ce tertre de boules noires est un amas de têtes et de corps en armures déchirés. Le sang qui en ressort a formé une petite étendue sur le pavé de la place, et déjà celle-ci semble vouloir intégrer ces litres sanglants.

Autour d’eux c’est une véritable horreur, une hécatombe de la ville. Là où un joli petit village se tenait, il ne reste désormais que cabanes en feu. A travers les flammes ardentes, on entend encore quelques cris de pauvres victimes qui n’auront pas eu la chance de partir à temps. Le ciel se couvre. Finalement, la fortune leur sourit peut-être. Les nuages noires se placent à peine au dessus des têtes des trois personnages que déjà, la foudre frappe certaines maisonnées, retirant la dernière chance de survie aux habitants de la bourgade. Les deux hommes se regardent droit dans les yeux. Ils sont habillés de la même façon, cuir brun, tissus de haute couture, manteaux de qualité, celui sur le monticule est habillé tout de noir, celui qui le défie du regard en bas a un ensemble gris et bleu marine, sombre comme son homologue. Ses cheveux à lui sont bruns, bouclés, il a le teint mâte. L’autre homme est châtain, ses cheveux courts, sa peau blafarde. Il tient à sa main droite un glaive en acier et argent, sur le pommeau une tête de lion se reflète, ses yeux en émeraude brillent d’une lueur étrange… Dans son poing gauche est serrée la chevelure foncée d’une jeune femme. Elle est habillée d’une toge blanche et des larmes coulent de ses yeux. Sa voix ne résonne pas, comme si on lui avait coupé la langue.

Le regard de l’homme en bas se fixe sur la jeune femme, et à nouveau, il crie.

« Rends-la moi Eklion !

Le dénommé Eklion ne bronche pas un instant. Son visage est neutre, et dans ses yeux, une pointe de tristesse se fait ressentir. Il baisse les yeux vers la femme et détourne son regard, comme dégoûté. Il resserre les doigts autour du manche de l’épée, et il commence progressivement à lever son arme. Son manteau dans le vent qui s’est levé semble vouloir s’envoler, mais il est solidement attaché à la capuche et l’écharpe qui enveloppent la tête de l’individu. Il repose à nouveau ses yeux sur son interlocuteur.

-Jamais Keltos. Tu ne me comprends vraiment pas…

-Je t’en supplie, rends-la moi !

Keltos rage à l’intérieur. Tout ceci aurait du se passer bien différemment. Celle qu’il convoite de la main d’Eklion n’est autre que la femme qu’il aime, et Eklion, son ami depuis bien des années. Pourtant, tout a dérapé voilà quelques jours, et son compagnon d’arme a maintenant détruit tout un village et tient la vie de sa bien aimée à la pointe de son épée. Keltos n’arrive plus à raisonner, seule la santé de celle qu’il aime, d’un amour à sens unique mais si fort, compte. Son vieil ami ne l’entend pas de cette façon, et là en est le conflit. Keltos serre son glaive doré, cette fois, il fera front. Il lève son épée et dans un excès de colère, il courre vers son ennemi désormais.

-Il est trop tard Keltos, je ne peux te la donner, elle te mène à ta perte !

Les lames se croisent sans que l’homme d’ébène n’esquisse un seul mouvement. Sa maîtrise de ses sentiments lui assure la victoire au combat. Il repousse du pied Keltos, et l’amoureux tombe de la butte de corps découpés pour mordre la poussière et l’écume sanguine quelques mètres plus bas. Toute sa colère et ses pulsions sont tendues, toute sa détermination à vaincre son ami, mais rien ne suffit. Eklion est trop fort pour lui. Néanmoins, la folie emporte peu à peu les dernières traces de raison, et il regrimpe une fois de plus le piédestal macabre du guerrier noir pour l’affronter à nouveau. Peine perdue.
Keltos lève l’épée et frappe vers l’épaule droite, parée par un coup horizontal du glaive d’argent. Eklion abaisse la lame et déjà frappe et entaille le tissu abdominal de son ami. Il se décale légèrement, tirant vers lui la femme également, qui tombe à terre et essaie tant bien que mal de se relever tout en évitant les coups d’épée. Eklion avance vers Keltos, frappe de son pied le genoux du bronzé, avant de frapper du revers de son poing, refermé sur le glaive, le visage de Keltos. Du sang, et à nouveau, la chute du pauvre ami.

Celui-ci a du mal à se relever. Voilà plusieurs heures que ses attaques n’ont aucun effet. Ils avaient pourtant le même niveau à l’académie, puis sur les champs de bataille. Pourquoi perd-t-il ? Pourquoi ne peut-il pas porter juste un coup ? Est-il devenu si faible ? Eklion a-t-il raison ? Sa colère ne fait qu’augmenter. En haut du monticule, le jeune homme en noir n’a même pas un sourire. Son regard est tendre, plein de pitié, de tristesse et de compassion. Mais dans ces yeux fixes, la femme qui le regarde par intermittence sent de la détermination. Il ira jusqu’au bout. Comment celui des deux qu’elle avait rencontré en premier, celui qui aurait du soutenir son ami et l’aider à se relever, pouvait-il ainsi l’attrister, et en même temps, détruire un village et ses habitants, puis finalement, être si cruel avec elle. Car il l’avait été, cruel. Avant que Keltos arrive, Eklion avait eu le temps de tuer la plupart des habitants, puis de s’occuper de Délètra, la jeune fille. Il l’avait attachée dans le dos, puis avec un couteau d’or, il lui avait doucement coupé la langue, tout en lui susurrant qu’il le faisait pour son ami, pour qu’il ne souffre plus, pour qu’il l’oublie. Et elle n’avait pu qu’assister à ce qui ferait d’elle une paria, voire pire, une morte.

Elle le regarde à nouveau, ses yeux pleins de larmes ne peuvent dire de mots, mais l’horreur peinte sur son visage équivalait à bien des discours. Son détracteur porte un rapide coup d’œil sur elle. Il est temps d’en finir se dit-il. Il reporte son regard sur son ami chevalier. Celui-ci se relève et remonte difficilement la pile de cadavres. Ce sera la dernière fois.

-C’est pour ton bien. Keltos, laisse moi te délivrer de ta souffrance…

-Non, ne fais pas…

Et déjà le bras du ténébreux Eklion s’abaisse, le glaive parcourant une courbe lente et poétique, fabuleuse apogée de la violence, la pointe d’acier transperce le bas-ventre de Délètra. Jusqu’aux entrailles qu’il passe comme du foin, la lame finit fatalement par sortir en bas du dos, de l’autre côté du corps désormais perdu de la femme tant aimée. La poigne du tueur se desserre jusqu’à finalement lâcher les cheveux de l’être chéri par Keltos, qui tombe peu à peu, libérant tel un fourreau la lame argentée, couverte d’un liquide pourpre. Keltos, dans un cri de hargne, de terreur, de colère et de haine, bondit sur son pire ennemi, et Eklion, dans un sursaut d’amitié, pare juste le coup d’épée, reculant sous le poids de l’assaut, avant de repousser la lame de son meilleur ami. Mais celui-ci abandonne déjà la rixe, emporté par un chagrin sans fond. Il plonge aux côtés de Délètra et essaie tant bien que mal d’écouter ses dernières paroles, mais seul un regard passe avant que les gargouillis gutturaux sanguinolents ne refassent surface.

-Je l’ai fait pour ton bien l’ami… J’espère qu’un jour, tu comprendras…

-EKLIIIIIIOOOOON !!!!

La rage sans limites de l’homme en deuil explose, et ses coups de glaive se font plus forts, plus rapides, plus durs. L’assassin doit peu à peu reculer, jusqu’à redescendre de la colline morbide, et arriver enfin à riposter en bas du flanc du sinistre endroit. Là, il pare un coup avant d’obliger Keltos à se défendre.

-Mon ami, ne m’oblige pas.

-JE TE HAIIIIIIIS !

-Je sais… Tu vois à quel point elle t’avait aveuglé ? Sorcière !

-NE PARLE PAS D’ELLE COMME CA !

Encore un coup d’épée non contrôlé, Eklion tourne autour de la lame, fait glisser la sienne, et enfin, transperce la cuisse avancée de son ami. Keltos crie et tombe à terre, Eklion retire la lame et tourne sur lui même, l’épée se posant sur le bord de la gorge de son ami.

-Keltos… J’aurais tant aimé que tu comprennes mon geste… Délètra ne méritait pas la mort, mais il le fallait pour t’ouvrir les yeux… Tous ces sacrifices étaient nécessaires…

-Finis ta tâche destructrice ! Ou je te tue !

-Keltos… Puisses-tu un jour comprendre…

Et Eklion frappa. Pas la gorge non. Il transperça les bras et les jambes de son ami, agenouillé devant lui. Des larmes tombent de ses yeux mais il continue. Il transperce chaque membre, sachant pertinemment qu’à l’aube, la garde royale viendra sauver son compagnon, et qu’ainsi, il lui permet de vivre plus longtemps, espérant un jour son pardon, tout du moins, la compréhension de son geste. Eklion ne souhaite pas tarder. Il retire son épée et fait un geste ample, le sang de son ami se mêlant à l’étang sanguinolent qui s’est formé sur la place. Les pas du chevalier raisonnent dans les flaques pourpres tandis qu’il essuie son glaive argenté sur le tissu pris de la toge blanche de sa dernière victime. Il jette le voile en l’air, celui-ci teinté du sang de la femme aimée et de l’ami aimant. Et dans une dernière larme lâchée, sa cape s’enroule autour de sa silhouette, et dans le soleil levant, il disparaît tel une ombre…

Journal de bord du capitaine Eklion Xertès. Anno 1332, Hiver.

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